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Jeudi 15 mai 2008 Précédent

… à Tokyo

Sur la route de Tokyo, on prend la tangente pour passer quelques jours à Takayama, un village qui semble continuer à vivre dans le passé. Le bus crapahute entre les forêts de pins et d’érables, les cours d’eau et les rizières, l’air est pur ; très pur.

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On dort dans un temple, dans lequel ont été aménagées quelques chambres ravissantes. À défaut de vraiment profiter de nos journées, on fait le tour du cadran en écoutant la pluie tomber sur le jardin zen, blottis contre nos tatamis chauffants. Le soir, on goûte une spécialité locale, de la viande de bœuf et des légumes cuits en foyers individuels sur une feuille d’arbre. Le lendemain c’est tempuras, spécialité de friture que le japon doit aux quelques colons portugais venus s’échouer sur l’île quelques siècles auparavant. Au Japon comme en France, la culture et l’histoire se lisent dans l’assiette, et les plats sont si riches et si nombreux qu’il est difficile d’en faire le tour !
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On retourne vers la civilisation pour tenter de voir le mont Fuji. La température est descendue d’un coup, et en plus du froid d’énormes nuages nous cachent la vue. Super KO, j’attend Nat dans un bar avec tous nos sacs pendant qu’il part à la recherche d’un hôtel. Mais je me suis trompée, c’est un resto, et je suis mal à l’aise de ne rien pouvoir commander. Au bout de ¾ d’heure, Nat revient et le tenancier nous offre du thé et des pickles. Et il ne veut pas nous laisser partir sans nous donner un pamplemousse ! Impossible de payer quoi que ce soit, l’homme veut absolument nous inviter. Quel amour !
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Le lendemain nous nous régalons à marcher dans une forêt où Picasso, François-Xavier et Claude Lalane et d’autres, se côtoient paisiblement dans l’open air museum d’Hakone.

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De là, on fuse dans le Shinkansen, le train plus rapide que le TGV qui longe la côte de Fukuoka à Tokyo. À la fois, comme le train traverse des villes qui semblent collées les unes aux autres, on se demande quand commence réellement Tokyo !

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Cette ville est immense, gigantesque, avec 15 millions d’habitants. Pourtant il s’en dégage une impression de douceur, de calme, parfois même de paix. Avec Rio de Janeiro (dans un autre style !), c’est une ville où nous pourrions avoir envie d’habiter !
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On dort dans une église à Ichigaya, un quartier central et facile d’accès en métro. Tout nous surprend : ces armées d’hommes en costards noirs et chemises blanches qui font la queue deux par deux pour entrer dans le métro. Un wagon est réservé aux femmes pendant les heures de pointe. Dans ce brouhaha, beaucoup de gens dorment, à poing fermé. À quelques pas de l’entrée du métro, quelques personnes pêchent à la ligne dans une piscine aménagée sur le fleuve. C’est ce contraste qui nous fascine dans cette ville, entre la foule et le calme, l’hystérie et la tranquillité, les avenues bordées de néon et les ruelles aux maisons traditionnelles.
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Très peu de poussettes mais beaucoup de vieux, à Tokyo la démographie est inférieure à un enfant par femme, au point que le pays devra peut-être ouvrir ses frontières à l’immigration. Il semble que le statut des femmes, mères OU indépendantes (mais surtout pas les deux !), et la rudesse des gynécos à l’accouchement (j’ai un peu testé, je confirme) dissuade de plus en plus les jeunes filles qui se contentent du strict nécessaire en matière de maternité. Car dans le même temps les mœurs restent très dures, et une fille de 25 ans qui ne serait pas mariée est encore pointée du doigt comme une vieille fille.

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On rejoint Lionel à Shinjuku. C’est la gare la plus grande du monde. En effet, c’est immense ! Le métro descend de quatre étages en sous-sol, pour rejoindre directement les centres commerciaux et même les bureaux. Les hommes en noir n’ont pas besoin de sortir dans la rue pour aller ou rentrer du travail : tout est directement connecté ! On fait du shopping sur Shibuya, où se trouve ce carrefour improbable où des centaines de personnes se croisent en long, en large et en diagonale. Malgré la fourmilière, tout le monde reste calme… et surtout, personne ne se rentre dedans ! Dans les rues, ça hurle de partout, au micro devant les grands magasins, dans la rue par des rabatteurs, et ça consomme… Qu’est-ce que ça consomme ! Ceci dit on peut noter qu’une des clefs du plein emploi est de payer les gens à ne rien faire ou de procéder à une division méticuleuse du travail afin qu’il y en ait pour tout le monde. On est surpris de voir avec quelle ferveur et quelle implication les gens exécutent des tâches qui semblent sans intérêt. Le seul fait de travailler semble constituer une fierté, offrir un sentiment d’estime de soi. Même celui qui vend le journal des SDF a le bras fièrement et franchement levé pour tenir son journal !

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Par hasard, on tombe un soir sur une pièce de Kabuki, le théâtre traditionnel japonais le plus populaire avec le nô. Plus libre que chez nous, on peut rentrer en cours de route et s’éclipser avant la fin. On voit donc seulement les deux derniers actes, ce qui est largement suffisant puisqu’on n’y comprend rien ! Pour nous, le spectacle est avant tout dans la salle, où le public nombreux est d’une réactivité époustouflante. Bing ! Bang ! Ho !
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Les scènes de combat surtout nous interpellent. Le shogun (sorte de châtelain à l’époque Edo) est attaqué de toutes parts. Le combat est simulé et les gestes, esquissés et précis, entraînent des réactions en chaîne de ses adversaires. Rien n’est montré, tout est dans le mouvement, dans l’intention. Et pourtant la scène paraît plus violente que si la bagarre avait été jouée pour de vrai !

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Lionel donc, un ami d’Aix-en-Provence qu’on n’avait pas vu depuis une quinzaine d’années, nous invite chez lui ; il est devenu chef du restaurant Les Trois Gros à Tokyo. Si le Japon nous a réappris à déguster les saveurs et jouir des plaisirs du palais (parfois mis de côté, il est vrai, après des mois de mal-bouffe ! Tous les pays ne sont pas égaux à ce niveau là), cette soirée au rez-de-chaussée du Hyatt est un véritable climax. Je ne vous donnerai pas le menu, au risque de faire beaucoup de jaloux en seulement quelques lignes, mais le mélange des saveurs japonaises et méditerranéennes allient dans nos cœurs la joie du voyage et les souvenirs de nos enfances. Après un an et demi de bouroud, chaque épice, chaque goût nous étreint ! Pour ne pas habituer trop vite notre bébé aux bonnes choses, je me contente de dégustations de vin, tandis Nat finit les verres. C’est pour moi ce qu’il y a de plus dur au début de la grossesse : devoir se priver de certaines bonnes choses sans ressentir encore physiquement la joie d’être mère. Mais bon, patience !

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Après une soirée à se balader dans Roppongi, le quartier occidental de Tokyo où les latins lorgnent les petites asiatiques sans feinte ni retenue, on se lève aux aurores pour visiter le fameux marché aux poissons.

À peine sortis du métro, l’odeur nous envahit. Pas de doute, c’est bien là ! On erre deux heures dans cette fourmilière où chacun a sa

tâche. Les acheteurs achètent, les vendeurs vendent et les poissonniers découpent le thon congelé à la scie électrique pendant que les commis tuent et préparent les poissons frais pour immerger le pays de sashimis du jour. De toutes part, de petites voitures portent des têtes, des queues, des filets, des fruits de mer et se croisent - miracle ! - sans jamais se rentrer dedans. Après un bol de sashimis bien frais, on rentre se rendormir quelques heures. Tout se mélange et je rêve d’un Métropolis du poisson et de petits bonshommes concentrés et affairés, sacoches à la main, de dames qui font les comptes sur d’innombrables calculatrices, dans des effluves d’odeurs évanouissantes. Cet endroit, comme la ville de Tokyo d’ailleurs, est à voir au moins une fois dans sa vie ! C’est comme un délire, mais en vrai.

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On repousse notre billet d’avion pour rester plus longtemps à Tokyo, mais on sent bien qu’on pourrait rester des mois, voire des années de plus sans jamais en faire le tour. On passe de longs moments à arpenter Ginza Street, la rue des magasins de luxe : Nat, qui connaît New York, me dit qu’à côté, même la 5e avenue paraît toute petite ! Nous qui n’avons jamais mis les pieds au Vuitton des Champs Elysées rentrons dans l’aaaantre du shopping nippon (situé juste en face du bâtiment Chanel). Mais pour les Japonaises (et les Japonais d’ailleurs, gros consommateurs de la marque), un vrai Vuitton n’a pas été acheté à Ginza : il vient nécessairement de Paris ! Et si les autres ne le savent pas, celle qui le porte le sait, et peut se sentir honteuse ou diminuée d’avoir un exemplaire piteusement acheté localement. C’est dingue l’engouement pour cette marque : on ne compte plus le nombre de personnes qu’on peut croiser dans la rue ou le métro qui porte un sac ou des chaussures Vuitton.

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C’est notre dernier soir, on partage avec Lionel un Yakitori dont il a l’adresse. Ici, tout se mange dans le poulet. Mais on a un peu mal au ventre au réveil ; pas facile de digérer le cartilage !

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