Un mois au Pérou
En arrivant au Pérou, on a d’abord cru qu’on entrait dans un pays violent, et très pauvre. Les Equatoriens, toujours enclins à dire du mal de leurs voisins après plusieurs guerres et des relations diplomatiques tendues, nous avaient largement mis en garde. D’autant qu’un terrible tremblement de terre, survenu il y a seulement quelques semaines, a fait de nombreux morts au sud de Lima et obligé des familles à s’exiler, augmentant la pauvreté et la détresse du pays.
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Et ça n’a pas loupé, dès la douane on a du commencer à faire preuve de vigilance. En voulant changer des dollars en soles péruviens, le préposé au change, de mèche avec les douaniers, les flics, et même le chauffeur de bus, a voulu nous faire un coup de Trafalgar en maniant un peu vite les chiffres sur sa calculette. Heureusement on s’en est aperçu tout de suite, et le plus calmement possible, on a refait le calcul pour lui montrer qu’il avait fait une erreur. Pendant que tout ce beau monde continuait à regarder leurs pieds en attendant les prochains voyageurs, on est descendus sur la côte nord du pays.
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Quelle surprise, en quelques kilomètres les forêts humides d’équateur se transforment… en désert ! On longe d’abord la ville frontière de Tumbes puis la station balnéaire de Mancora, le Saint-Tropez local. L’endroit, perdu dans un no man’s land de plusieurs centaines de kilomètres de long, a la chance de ne pas être touché par les courants glacé de Humboldt, et peut donc accueillir les péruviens à la baignade. Pourtant malgré quelques petites baraques et hôtels en bord de mer, pas un arbre, pas de ruisseaux ni de prairies, seulement des dunes de sable et de terre à perte de vue. Loin de la folie pop des plages et du divertissement, on a l’impression d’entendre le vent souffler des airs d’Enio Moricone. Brrr.
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Pendant plusieurs longues heures de bus, on ne quitte pas ce paysage désolé. Autour de la route droite et unique qui descend vers le sud, quelques vastes décharges, des camps militaires, des mines, et quelques villages dont on a du mal à savoir s’il sont en ruine ou en construction. Ici pas d’autre musique que le vent et un silence sombre et pesant. Pourtant d’une minute à l’autre la ville de Trujillo apparaît comme une oasis, avec ses couleurs vives et ses bruits de klaxon. Il y a de la musique dans la rue : la foule célèbre le seigneur de los milagros (voir la vidéo). À quelques kilomètres de là, on va visiter les ruines du temple du soleil et de la lune (Huacas del sol y de la luna) laissés par la civilisation Moche, qui vécut entre les 4e et 8e siècles après J-C. Le temple de la lune aurait été dévolu au culte des Dieux, alors que celui du soleil aurait eu une fonction davantage politique et administrative. Ces temples avaient d’abord été qualifiés de décadents, voire de pornographiques : les Moche mettaient en scène tous les aspects de leur vie quotidienne dont naturellement la reproduction, au point de décliner un véritable kama sutra sur les murs, les vases et autres objets de l’époque. De quoi choquer les missions espagnoles pudibondes à leur arrivée !
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Un peu plus loin, on visite les ruines de Chan Chan où vivaient les rois de la civilisation suivante, les Chimus. Un des neufs châteaux a pu être remis sur pieds : c’est un labyrinthe de brique crue, orné de figurines de pélicans, de poissons et de fresques géométriques. La ville, qui s’étendait autour du château et accueillait 80 000 personnes, vivaient de l’agriculture grâce à un savant réseau de canalisations. Ce qui paraît incroyable aujourd’hui : tout le désert que nous venons de traverser depuis Tumbes était à cette époque vert et fertile. Civilisation puissante, les Chimus n’ont dû leur déclin qu’avec l’arrivée des Incas au XVe siècle, qui étendirent leur empire du nord du Chili au sud de la Colombie actuelle.
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De Trujillo, on monte vers Huaraz dans la Cordillère blanche pour faire un trek (voir la vidéo), et on part visiter les ruines de Chavin de Huantar. Une route improbable sillonne les montagnes pendant près de trois heures pour arriver au cœur des montagnes. Malgré des avalanches et des tremblements de terre, le temple de la civilisation de Chavin, qui date de 1200 à 300 avant JC, tient encore debout. Les gens à l’époque avaient dévié les deux fleuves qui irriguent le village et créé un système de canalisations souterraines pour protéger le temple de l’eau. La construction, de forme pyramidale était pensée pour être antisismique et résister aux mouvements de terrain. À la croisée de l’Amazonie, des Andes et de la côte, Chavin aurait été un lieu d’échange important qui aurait régné sur une grande partie du Pérou actuel (ce qui à l’époque, sans les moyens de communication, paraît énorme !) Il semble également que le peuple se réunissait dans la cour carrée du temple pour vénérer le dieu Lanzon, dans des fêtes orgiaques où le peyolt (un cactus hallucinogène) ouvraient les portes de l’au-delà. Plus concrètement, le Dieu était représenté par une statue-totem, dissimulée dans le temple. Le peuple ne l’auraient jamais vu et se contenterait de le fantasmer et de le vénérer. Pourtant, tout ça est si vieux que ça reste du conditionnel. Peut-être qu’on calque nos propres fantasmes sur ces civilisations, et qu’elles étaient si différentes de nous qu’on ne peut même pas les imaginer !