Le vieux coeur du Mozambique (Ilha do Moçambique)
Il se dégage de l’île de Mozambique une atmosphère étrange, figée et gracieuse. Dans le vent sonore qui balaie l’île sans répit, les fantômes du passé résonnent et dansent autour de nous ; l’importance de l’Histoire se ressent dans chaque pierre, à chaque pas.
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Jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’île était le point d’entrée de l’Empire portugais en Afrique de l’Est. Tous les envahisseurs successifs se la sont disputé. Bien que toute petite, l’île est un point hautement stratégique ! Mais la témérité des Portugais a toujours eu raison des attaques ennemies. La forteresse de San Sebastiao, sur la pointe nord de l’île, est du coup intacte aujourd’hui, à tel point qu’en pénétrant l’enceinte, on a l’impression de se retrouver projetés il y a plusieurs siècles. Et c’est là qu’on prend conscience, seuls dans le fort balayé par le vent, de ce qu’était l’aventure pour les marins de l’époque. Quelle folie de monter sur ces bateaux qui partaient pendant plusieurs mois dans des mers inconnues ! Devant les canons en fonte, on se représente les sièges interminables obligés par les Néerlandais, les Français, les Arabes d’Oman, les Turcs, qui tous ont voulu s’approprier l’île, armes au poing. Rien à voir avec notre petit périple, sac au dos !
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Inoccupées, les salles du fort ont depuis été transformées en salles de classe pour les élèves de l’île. La réserve d’eau constitue toujours le seul point d’eau potable pour les habitants, et le mobilier d’époque tombe en ruine. Le temps fait son travail, doucement. La cour centrale semble avoir été désertée il y a quelques minutes à peine, mais autour de nous, la végétation colore les murs d’un vert tendre.
La petite chapelle, en contrebas du fort, devait être à l’époque une oasis dans ce monde hostile. Elle rappelle surtout la ferveur catholique des Portugais et leur soif d’extension religieuse. Depuis, la culture musulmane et swahili, que le règne portugais avait délogée, reprend ses droits. Ce sont à nouveau les mosquées qui rythment la vie de l’île.
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On visite le palais du gouverneur. Dans la vaste demeure, l’histoire de la colonisation portugaise se lit à travers le mobilier et les arts décoratifs. Les meubles viennent d’Inde (Goa), du Portugal et de Chine (Macao). L’endroit est superbe. On entre également dans l’église attenante. Alors que des jeunes ados chantent en chœur, une religieuse blanche, petite lunette et bouche pincée, reprend les brebis indisciplinées d’un coup de stylo bic sur l’épaule. L’Eglise et ses codes sont universels !
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La ville est habitée par 7000 habitants, qui parlent le Makua et vivent essentiellement de la pêche. L’île s’étend sur 2,5 km et moins d’1 km de large, et se divise en deux parties. Au sud, le quartier populaire, très dense avec ses huttes de terre couvertes de toits en paille. Au nord, Stone Town, la ville de pierre formée de bâtiments coloniaux délabrés, patinés par le temps. Mais au nord comme au sud, pas un bruit. Même le rire des enfants se perd dans le souffle continu du vent. Les habitants d’Ilha, capitale du Mozambique jusque dans les années 20, hantent les lieux comme une veuve continue d’habiter la maison familiale.
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La végétation reprend le dessus. Un arbre sort d’une maison. Une autre se fait envahir par les lianes. Beaucoup de ces bâtiments sont habités par des familles entières ; à l’intérieur, ni meubles, ni effets, seulement des bougies et des néons, et du linge qui sèche. La vie continue pourtant, discrètement, à l’abri des vents. On jette un œil par le biais d’une porte entrouverte. Des enfants regardent dans la pénombre le match Mozambique-Sénégal sur une petite télé. Dans la pièce déserte, quelques pantalons sèchent. Sur une étagère mal branlée, de gros livres, de vieux dossiers sans doute issus de l’époque dorée d’Ilha, prennent la poussière et l’humidité.
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Le temps s’est arrêté sur l’île de Mozambique. La capitale prospère a laissé la place à un temple déchu.
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On discute, dans un des trois restaurants de l’île que nous essayons tour à tour, avec une Française venue en mission humanitaire à Nacala, ville portuaire encore plus au nord. Elle nous conseille d’aller faire un saut à l’hôpital. On monte des escaliers imposants pour entrer dans une magnifique demeure… prête à s’effondrer. Entre les allées, quelques âmes rachitiques errent sans but, deux infirmières s’affairent en traînant la tong. On glisse un œil dans la salle des malades ; pas un chat. Pas de doute : les gens préfèrent finir leurs jours chez eux, entourés de leur famille, que dans les mains du seul médecin de l’île, un garçon tout juste diplômé et muni d’un unique stéthoscope. Dans cet hôpital qui a autrefois fait la fierté du pays, le sigle rouge de la lutte contre le sida est peint sur chaque mur. Cela suffira-t-il à faire fuir la maladie ? Pas sûr.
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Ici la mort règne en maître.