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Dimanche 3 juin 2007 Précédent

Voyager à 30 ans (Nkhata Bay)

Le Malawi est tout petit, mais s’étire tout en longueur : il nous faut donc près de cinq heures pour rejoindre Mzuzu, la plus grande ville du nord du pays.

On monte dans le car et on s’assoit là où il reste des places. On essaie de nouer conversation avec nos voisins respectifs et de retenir nos premiers mots de chichiwa, mais le haut-parleur, situé juste au-dessus de nos têtes, hurle et grésille à plein régime. Ce sont des prières chrétiennes : la femme du président est décédée il y a quatre jours, le pays est en deuil. Au bout de quelques heures, ce bus devient un vrai supplice. Le prêtre n’en finit plus de vociférer ; j’ai mal à la tête !
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Autour de nous, personne ne réagit. Pourquoi ? De tous nos voyages, celui-ci sur la côte Est de l’Afrique est celui qui soulève en nous le plus de questions. En Ethiopie, les gens payaient pour des bus qui arrivaient rarement à destination. Il fallait donc prendre d’autres bus sur la route ou faire du stop, et payer à nouveau le prix du trajet. Pourtant personne ne disait rien et tout le monde trouvait ça normal. Même chose au Kenya ou en Tanzanie, où le fameux Akuna matata, « pas de problème », permet d’accepter avec fatalisme des situations qui pourraient être évitées facilement. Surtout, on se rend compte que les gens pensent, vivent et réagissent d’une manière totalement différente de la nôtre. Ça peut paraître évident de dire ça, mais c’est très étrange de le ressentir au quotidien. C’est toute notre éducation, ce qui nous semblait acquis, qui est remis en question.
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Par exemple, on apprend dès notre plus jeune âge à être logique et efficace. « On ne sort pas de table les mains vides », « fais une chose à la fois », ce sont toutes ces petites phrases qui nous construisent et agissent aujourd’hui à travers nous sans qu’on ne s’en rende compte. Du coup, quand quelqu’un fait strictement l’inverse, ça paraît insensé ! Par exemple à Mbeya, le serveur présente son menu, et nous décrit chacun des plats. On en choisi un : « oh no, that, we don’t have ». Un autre : « oh sorry no, that, we don’t have ». Finalement il n’y a qu’un seul plat disponible. À Nairobi, on se retrouve dans la même situation, sauf qu’au final… le resto est fermé ! En Ethiopie aussi, on est plus de deux heures en retard pour attraper un bus, mais Mulugeta nous presse quand même pour y aller. On arrive à la gare routière et forcément, le bus est parti.
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La notion du temps n’est pas la même. Et c’est là qu’on se rend compte que tout dans notre vie est fonction de l’heure : lever, repas, travail, apéro, ciné, et même grasse mâtinée ou farniente. Comment vivre dans un monde où l’heure n’existe pas ? Ou peut-être qu’elle existe, mais on n’en comprend pas encore la logique. Ceci dit la logique est aussi une notion bien de chez nous. Comme le concept de conscience professionnelle. Ou d’autonomie. Ou de responsabilité individuelle.
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Passée la première réaction qui est de se dire : « mais ils sont idiots ici ou quoi ?? », c’est vraiment intéressant de sentir se déconstruire à l’intérieure de soi des notions profondément ancrées, qui semblaient évidentes, immuables et acquises. C’est d’ailleurs là où c’est peut-être plus difficile de faire ce genre de constat à 30 ans qu’à 20 : finie l’école, on commence à bosser et on cherche à mettre en pratique ce qu’on a appris. On commence à expérimenter ce qui fonctionne ou pas dans le rapport au travail, aux autres, au réel. Et juste au moment où on a nos premières réponses, où on commence à prendre un peu d’assurance, paf ! tout s’ébranle. Jolie leçon d’humilité.

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