Tu as l’heure, j’ai le temps (Blantyre)
Alors qu’on s’apprête à quitter Nkhata Bay pour rejoindre Blantyre, on demande l’heure à un mec planté là, à nous regarder depuis un bout de temps. Sa réponse nous laisse béats : “maintenant tu as l’heure, mais moi j’ai le temps”. Mais c’est bien sûr !
Bien qu’on ne soit en temps normal pas franchement les rois de la ponctualité, là décidément on ne s’y fait pas. On nous avait dit que le minibus pour Salima partait à 9h, on est donc arrivés à l’heure. Mais encore une fois, pas de bus ! On attend en jouant aux dés, assis sur nos sacs sur le bord du bitume. Au bout d’une heure, on apprend qu’il n’y aura pas de minibus pour Salima. Au bout de deux, que le bus gouvernemental a eu un problème sur la route. Au bout de trois, on décide de changer d’itinéraire, et de repasser par Mzuzu. À peine partis pour Mzuzu, on croise… le minibus pour Salima !! Trop tard.
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On arrive à Mzuzu les yeux rouge sang. On s’est tous les deux choppé une conjonctivite, c’est impressionnant ! Deux blancs aux yeux rouges au milieu de noirs aux yeux blancs, on ne passe pas inaperçus.
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Le bus pour Blantyre part à 17h. Comme il est à peine midi, on se dit qu’avec un taxi, on pourrait arriver avant la nuit. Et avouons-le : on en a un peu ras le bol de prendre le bus. On a déjà dû faire près de 8000 km (on a des restes marseillais) en 4 mois dans des cars bondés, coincés entre les poules, les sacs et les haut-parleurs, on s’accorde une trêve. On négocie un taxi, le chauffeur nous dit qu’il passe nous prendre dès qu’il a changé l’huile. Ok.
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Au bout d’une heure, coup de fil : « finalement c’est trop loin, trop fatigant je ne vous prends pas ». On est surpris : en général les chauffeurs sont ravis de faire une longue course : ils la facturent plutôt cher, et peuvent doubler leurs gains en prenant quelqu’un au retour. Mais on a finalement le fin mot de l’histoire : ce chauffeur est depuis peu devenu pasteur. Et même s’il n’est pas connu pour être un fervent croyant, cette nouvelle fonction lui permet d’être grassement payé par l’église de sa confession en Angleterre. Le taxi, c’est juste pour les extras. ONG, église, les gens vont parfois simplement là où ils savent qu’il y a de l’argent, quitte à se créer un uniforme pour l’occasion.
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Finalement c’est Roman Atkandawire, un petit businessman débrouillard rencontré dans son échoppe où il vend des cartes de téléphone, des radios, des CD, et tout ce qui lui tombe sous la main, qui décide de nous accompagner. Le temps d’emprunter une voiture à un ami et de trouver un copilote, il passe nous récupérer à son magasin. Il est déjà 17h, on se dit qu’on pourrait aussi bien prendre le bus et que ça nous coûterait moins cher, mais au fond on est bien contents de s’accorder cette petite gâterie.
On fait le tour de la ville pour faire les courses pour sa femme, récupérer son portable qu’il a oublié, dire bonjour à un pote, et on passe chez lui. À l’intérieur de la maison, on entend des femmes chanter. Un voisin est décédé récemment et c’est Roman qui a payé l’enterrement ; la cérémonie se fait donc dans son salon. Il est hyper gêné : comment annoncer à sa femme qu’il passera la nuit dehors ?
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On finit par prendre la route à la tombée de la nuit. On roule sous le ciel étoilé, confortablement installés dans la voiture. On prend bien toute la place, pour une fois qu’on en a ! On papote tranquillement. Tous les deux sont très gentils, et le courant passe bien. C’est une nuit tendre, amicale, délicieuse.
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Nat propose d’aider à conduire. Roman et Edouard sont surpris : « Qu’est-ce que tu conduis bien ! ».
Après avoir longuement fait attention à la conduite de Nat, Edouard (d’ordinaire conducteur de minibus) rajoute : « en fait, ce qui est différent, c’est que tu prévois, tu ne réagis jamais au dernier moment ! ». Encore une fois, ce qui est évident pour les uns ne l’est pas toujours pour tout le monde.
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On discute du Malawi, de l’histoire, du pays, des gens.
« Pourquoi les gens ici sont si gentils ?
- Nous n’avons pas eu de problèmes avec les blancs ici. Le commerce des esclaves se faisait depuis la côte, et ce sont les Africains de Tanzanie ou du Mozambique qui venait récupérer les esclaves au Malawi, pas les colons. Les Anglais et Livingstone sont venus après, ils nous ont aidés à nous affranchir de l’esclavage. Bien sûr ce n’était pas gratuit, ils ont amené des missionnaires Écossais et Anglais, et ont installé leurs plantations. Mais même lors de l’indépendance, il n’y a pas eu de violence de leur part »
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Lorsqu’on est parti de France, il y avait un grand débat sur le rôle positif ou négatif de la colonisation. Depuis le début de notre voyage, on se rend compte à quel point la colonisation a été un désastre pour l’Afrique. On a voulu calquer un modèle de société à des gens qui sont à mille lieux de nos préoccupations. L’exemple du Kenya est un drame : c’est un des pays les plus riches d’Afrique, où se trouvent les plus grandes entreprises internationales et qui est aujourd’hui une place boursière. Pourtant, on avait jamais vu un endroit où les gens avaient l’air si mal dans leurs baskets. Aujourd’hui la colonisation a laissé la place au « développement ». Si certaines missions semblent avoir un réel impact bénéfique sur les pays et les populations, on se rend compte que l’apport unilatéral d’argent et de « solutions » continue de créer une relation biaisée entre l’Occident et l’Afrique. Les pays du sud se confortent dans leur image de « pays pauvre » pour continuer d’avoir des aides, alors que les pays donateurs en profitent pour s’implanter sur les marchés locaux et se donner bonne conscience. Mais l’occident n’est pas le seul à batailler sur ces marchés. La grande majorité des routes d’Afrique de l’Est ont été construites par les chinois. De même la plupart des minibus, des bâtiments récents et bien sûr des produits de consommation vendus sur les marchés viennent parfois de Dubaï ou d’Afrique du Sud, mais en majorité d’Inde et de Chine.