Pirogue à rame (Morondave)
On a demandé à un pêcheur s’il pouvait nous ramener en pirogue à voile à Morondave. Il est d’accord, reste à prier pour que la météo soit de notre côté. Nos copains de Bélo s’étaient trouvé pour partir face à un vilain vent du sud et une mer déchaînée, et avaient dû troquer leurs voiliers en bois contre des pirogues à moteur ou des 4×4. Moins sympa, moins écolo.
-
Le jour J on est ravis. Le ciel accueille un soleil franc et la mer, agitée, reste praticable. Ça bouge un peu. Nat pâlit légèrement. Il se souvient d’une traversée, il y a un an jour pour jour. Pour l’été, on était descendus de Paris à Barcelone en vélo. Voyage magique, la tente sur le porte-bagage, pendant lequel on avait rencontré la France, dans sa diversité et sa pluralité. Arrivés à Barcelone, on était partis en ferry rejoindre mes parents qui faisaient du cabotage en voilier sur la côte des Baléares. Au moment de rentrer en France, mon père nous demande si on veut faire la traversée avec lui en voilier. Fille et petite-fille de marin, je connais l’enfer de la mer et je me défile sans hésiter. Nat accepte la proposition et part avec beau-papa au petit matin, direction Port-Grimaud. Il n’a jamais fait de voile, mais c’est l’occasion d’apprendre !
La météo annonce une mer moyennement agitée avec un vent à force 5, sympa. On se sépare, nous partons la mère et la fille prendre le ferry pendant que les hommes mettent les voiles. Mais à peine sommes nous montées sur l’énorme bateau qui nous amène vers Barcelone, que c’est l’hécatombe. La mer se lève, elle est vite déchaînée. Tous les passagers sont malades, ça vomit de partout, c’est un enfer. Les hôtesses passent entre les allées. Pas de repas ni de boissons, mais des sacs plastiques : « Madame un sac ? Monsieur vous voulez un sac ? » Un homme précieux et arrogant se retrouve à quatre pattes par terre, en train de rendre son petit déj sur la moquette. Des femmes dorment par terre dans leur vomi. C’est ignoble.
Mais au-delà de ça, mon Nat et mon père sont en mer, sur un petit bateau de 14 mètres. Impossible de les joindre malgré le téléphone satellite, on est inquiètes. La météo s’est trompée et a sous-estimé le vent et la mer. Là-dessus, mon parrain qui faisait le relais météo depuis la France a lui aussi sous-évalué la météo. Résultat le bateau se retrouve en pleine mer par force 9 (sachant que force 10 marque une tempête). Nat est malade comme un chien, mon père tient tant bien que mal la barre. Ils se relaient sur le pont, attachés au bateau pour ne pas tomber, pendant un jour et une nuit. La radio rappelle les bateaux au port mais ils sont déjà trop loin, ils n’ont plus d’autre choix que d’avancer, dans un champs de larges vagues et de creux de 5 à 6 mètres. On est dans « en pleine tempête » avec Georges Clooney. Mon père n’a jamais vu ça, Nat c’est sûr non plus. Ils s’interdisent d’imaginer le pire, chassent les idées noires et continuent d’avancer par la force de l’optimisme.
Coup de fil à 5h du matin : ils sont arrivés, sains et saufs. Ils sont tellement choqués qu’ils ne pensent pas à dormir et prennent directement la route pour nous rejoindre à Aix-en-provence. On voit arriver deux hommes magnifiques, la peau tannée par le soleil et le vent, les traits tendus, mais surtout avec deux yeux comme je n’en avait jamais vu. Profonds. Droits. Les yeux de ceux qui ont aperçu le début de la fin.
-
Drôle d’anniversaire, mais Nat tient le coup. Notre petite pirogue de pirate fonce sur l’océan. L’embarquement est si précaire et si près de l’eau qu’on a l’impression qu’il fuse sur les vagues.
Quand soudain, calme plat.
Le vent a tourné, s’est affaibli. On se retrouve sur une mer d’huile, face au peu de vent qu’il reste.
Aie.
Pétole.
On fait du surplace, pas de doute.
Petit soucis : ces bateaux ne sont pas adaptés pour remonter au vent. Le piroguier nous fait un grand sourire et sort sa rame (il s’en servait jusque-là comme gouvernail), et pagaie.
Le trajet devient long, très long. J’ai oublié de mettre de la crème solaire, je brûle comme un homard. Il nous faut 9 heures pour atteindre Morondave.
Lorsqu’on déplie nos jambes de la coquille de noix, on retrouve difficilement la joie de la mobilité. On était devenus des hommes tronc !
-
C’est pas fini. Maintenant, comment franchir les 600 km de vieille route et de piste qui nous séparent de Tana ? On se renseigne : le taxi-brousse met un jour et une nuit pour faire le trajet, et l’avion est hors de prix. Dilemme : doit-t-on miser sur les économies ou sur le confort ?? Le couple, comme la vie, c’est parfois l’art des compromis. On décide d’arrêter les 4×4 dans la ville ; il y en a sûrement un qui repart demain pour la capitale. On se rue sur les 4×4 tout confort derniers modèles, on demande avec moins de ferveur aux bagnoles sales et usées. Mais personne ne rentre sur Tana. On pose la question dans un hôtel : Bingo, une famille a loué un taxi-brousse pour demain. Peut-être qu’il reste de la place.
-
On prend un verre au bar en attendant la famille d’hollandais. C’est parfait : ils ne sont que quatre, deux parents - deux enfants, et ils ont loué un bus de 14 places. Nat pourrait étendre ses jambes, on pourrait faire des pauses plus facilement. Bonne alternative. On dit bonjour, on se tient bien, on fait tout pour paraître sympas et bien élevés. Le verdict tombe ; ils nous acceptent. Victoire !
-
On enchaîne donc 16 heures de bus dans des conditions à peu près confortables sur la piste infâme qui relie Morondava à Miandrivazo, puis sur la route goudronnée qui va à Tana. On croise sur la piste difficile des camions 4×4 qui viennent livrer de la bière. La situation est bloquée : toutes les richesses du pays (bois, poisson, crevettes, thé, cacao, vanille…) partent en bateau à l’export, rien ne peut transiter à l’intérieur. La vie de Madagascar ne pourra jamais s’améliorer sans un meilleur réseau routier. Le président a mené une grande partie de sa campagne sur ce thème, pourtant la situation ne semble pas prête de changer.
-
Tana. On se fait une orgie de shopping pour ramener des petits souvenirs aux gens qu’on aime. Etrange, bizarre, déroutant : dans deux jours on est à Paris !