"Le projet..."



Planisphère

on est là... + d'infos sur Yahoo!

On est ici...

Samedi 4 août 2007 Précédent

Le retournement des morts (Antsirabe)

Le taxi-brousse arrive dans la petite ville d’Antsirabe. À peine ouvre-t-on les portes qu’on est assaillis par… des pousse-pousses (« posy-posy ») ! Une poignée de gars surexcités nous prennent à partie : « Jean-Claude N°5 j’étais le premier ! Hein ! Jean-Claude N°5 » « Prosper N°3 » « René N° 4 René N°4 » Eh, cool !
-
p1030917.JPG On part finalement avec René (N°4) et Pascal (qui était le vrai premier). On monte chacun sur un pousse-pousse, et René et Pascal commencent à marcher. Ça nous met mal à l’aise de nous faire tirer par ces malgaches. L’atroce sensation de participer à la domination de l’homme par l’homme. Et dans ce pays colonisé par la France, on ne souhaite pas se trouver dans une position supérieure et réveiller les fantômes du passé.
-
Alors pour tempérer cette sensation et égaliser la relation, on fait attention de ne pas trop les charger, et on marche à côté d’eux dans les montées. On est cependant rassurés : ils nous disent gagner correctement leur vie. La plupart des pousse-pousses viennent à Antsirabe une semaine par mois pour gagner de l’argent, puis retournent à la campagne auprès de leur famille. Contrairement aux taxis, ils n’ont pas de frais d’essence ou de réparation, et le pousse-pousse est un moyen de transport largement utilisé par les habitants d’Antsirabe (qui eux ne culpabilisent pas, et s’étalent comme des pachas à l’arrière !)
-
Pascal et René nous parlent de la cérémonie du retournement des morts qui a lieu demain.
Les familles des hauts plateaux (le centre de Madagascar est montagneux) construisent des tombeaux familiaux où ils enterrent leurs morts. Puis, tous les trois, cinq ou sept ans, pendant les mois d’hiver, ils se réunissent pour ouvrir les tombeaux, changer le linceul des défunts et introduire les derniers-décédés. On nous prévient que ces fêtes sont orgiaques, les gens boivent beaucoup et il n’est pas rare qu’avec l’alcool des conflits de famille resurgissent. Les cérémonies coûtent très cher et tout le monde doit participer à part égale, ce qui pose chaque fois des problèmes, car tous les membres de la famille n’ont pas les mêmes moyens.
-
On part le lendemain matin avec les pousse-pousse René et Benoit (on n’a pas trouvé Pascal) dans un village à quelques kilomètres de là. Si la ville est déjà très pauvre, les villages alentours sont saturés d’une poussière rouge qui rend l’atmosphère encore plus misérable. On pose les pousse-pousses pour continuer à pied jusqu’à une maison de bois.
-
p1030936.JPG Dans la cour saturée de poussière, un synthétiseur et un tambour rythment la danse. Une dizaine de personnes, dont certaines sérieusement saoules, s’agitent avec frénésie. On donne une enveloppe au chef de village avec une participation financière à la cérémonie et je n’y coupe pas : je suis invitée à danser et je me retrouve entre des mains transpirantes et de fortes effluves de rhum. Tout le monde veut faire danser la vahasa !

-
Le chef de famille vient nous offrir le repas. Selon la croyance, la présence d’étrangers à un retournement porte chance à la famille. On est donc très bien accueillis, mais face au poulet-riz, on est très embêtés : tout est si sale autour de nous qu’on n’ose pas trop toucher à nos assiettes. Comment refuser, avec diplomatie ? Heureusement on a dans notre sac du pain et de la Vache qui rit. Dès que le chef de famille a le dos tourné, on prétexte que ça fera trop pour nous, qu’on aura jamais assez faim pour manger tout ça, et on donne nos plats à René et Benoit… qui n’ont cure des explications de petits français hygiénistes et trop nourris, et engloutissent nos assiettes en une bouchée !
-
p1030941.JPG La famille se dirige vers le tombeau, dans une longue procession rythmée par la musique. Arrivé dans le champ, à quelques dizaines de mètres du village, l’orchestre monte sur le tombeau et les villageois continuent de danser autour de la maison de pierre. Le décalage entre la vétusté de la maison et le caractère massif du tombeau est saisissant : les malgaches croient à une vie après la mort, et estiment qu’il vaut mieux être SDF ici que dans l’au-delà.
-
Autour du tombeau, les enfants courent dans le sable et la poussière, mangent des glaces à l’eau apportées dans des glacières, et tout le monde s’égaye pour inviter les morts à revenir quelques instants dans notre bas-monde. Chacun offre à boire des goulées de rhum au chef de famille en signe de respect : le pauvre est tellement saoul qu’il tient à peine debout et commence même à devenir agressif. Et pas de bol, c’est le moment de faire un discours ! La foule applaudit, indulgente, à ses élucubrations d’ivrogne.
p1040040.JPG -
Aidé par les hommes du village, il ouvre alors le tombeau. (Heureusement, pour faire sortir les odeurs de putréfaction, celui-ci a déjà été ouvert une première fois au lever du jour). Les corps, enveloppés dans des linceuls, sont disposés les uns à côté des autres sur une natte. Les plus jeunes sont lourds et épais, contrairement aux anciens qui sont légers et fin ; après tant d’années, il ne reste quasiment que les os.
-
On sort un corps qui s’avère être la mère d’une des femmes ici-présentes. Elle pleure depuis un moment déjà, mais en voyant le corps elle n’y tient plus et tombe dans les pommes. Tout le monde est paniqué. Je me souviens que dans notre formation AFPS à la Croix Rouge on nous avait conseillé dans ce cas d’envoyer deux claques à la personne évanouie. Mais dans ce contexte, je préfère m’abstenir et les laisser gérer la situation.
-
p1040061.JPG Nat regarde, fasciné, la famille enrouler un à un les corps de leur nouveau linceul. Je m’éloigne un peu pour reprendre mes esprits. J’ai pour l’instant eu la chance d’être épargnée du contact avec la mort. Tous les êtres que j’aime, et notamment mes quatre grands-parents, sont encore ici près de nous. Ce contact avec ceux qui sont partis, et la manière dont ils restent si présents dans le monde des vivants est troublant et amène à penser son séjour sur terre différemment. Mais encore une fois, c’est intéressant de voir combien on est construit par sa culture et par ses codes : malgré moi, je souffre de voir ces corps sortir de leur tombeau. Chez nous ça s’appelle une profanation, pas un retournement des morts ! D’ailleurs un couple d’Italiens qui étaient venus avec nous n’y tiennent plus et s’en vont, livides.
-
Les morts, habillés de leurs linceuls tout neufs, retournent dans le tombeau. On inhume dans la foulée les derniers défunts, qui attendaient leur heure enfouis sous une botte de terre.
Le village et la famille continuent de danser sous le soleil couchant. Les gens sont de plus en plus saouls, de plus en plus agressifs. On s’en va, bouleversés par la cérémonie et la force de la famille, mais aussi touchés par ces images de pauvreté, de saleté et de mort.

TOP