"Le projet..."



Planisphère

on est là... + d'infos sur Yahoo!

On est ici...

Jeudi 1 mai 2008 Précédent

Je suis enceinte !

Enfin, on arrive à Kyoto. Le bus s’enferre dans les embouteillages et nous renouons avec l’énergie et les odeurs de la ville.

Hystérie des grands magasins, calme feutré des temples et des canaux, la ville est à l’image du pays : inattendue et contrastée.

-

C’était donc ça, cette fatigue que je traîne depuis plusieurs jours ! On part à la pharmacie, phrasebook en main, pour demander un test de grossesse : « ninshin testo kitto, o kudasai ? » Assis sur le tatami dans notre petite chambre d’hôtel, on regarde les lignes s’afficher : une barre, une croix… Je suis enceinte ! Ahhaoouu !!
-

Ce n’est pas tout à fait un hasard, puisque pour ces derniers mois on avait décidé de s’affranchir de notre dernier fil à la patte, la pilule. On s’affranchit aussi bien vite des questions matérielles ou sécuritaires : on fait confiance à la vie ! Et rentrer avec une pépite d’amour à la place du nombril est à nos yeux le plus beau souvenir qu’on pourrait ramener de ce merveilleux voyage.
-
Sauf qu’être enceinte au Japon s’avère un tout petit peu compliqué. On a lu sur internet qu’il fallait confirmer la grossesse par une prise de sang. Donc, après la visite de l’Imperial Palace, on file à l’hôpital. Mais c’est le 1er mai et comme partout dans le monde, des gens défilent. Ici, pas d’odeur grasse distillée par les baraques à frites de la CGT ni de manifestants enragés couverts d’autocollants, encore moins d’escadrons de CRS armés de flashball. Juste deux flics bien peignés pour faire régner un ordre… qui règne déjà ! On traverse donc cette petite foule à la colère retenue et auto-encadrée pour atteindre l’hôpital public.
-
En entrant dans l’immense bâtiment, on est surpris par la foule. Assis, debout, avec souvent un masque antibactéries sur le nez, c’est plein à craquer. Des infirmières s’activent en tous sens… mais personne ne parle un mot d’anglais ! Du coup Nat, au guichet d’accueil, s’affaire à mimer devant une paire d’infirmières perplexes le ventre rond d’une femme enceinte et la pompe d’une prise de sang. Derrière, j’ai le sourire en diagonal : qu’est-ce qu’elles vont bien comprendre ? Qu’est-ce qu’elles ont me faire ?? Je vais pour supplier Nat de laisser tomber quand une voix derrière nous sonne comme le messie à nos oreilles : « May I help you ? »

-

Cette dame un peu âgée, vêtue d’un tablier vert, est une volontaire. Comme l’hôpital n’arrive pas à traiter tous les patients avec le budget alloué par l’Etat, des personnes inactives, chômeuses ou retraitées comme elle, viennent donner un coup de main. Normal qu’avec un tel esprit d’abnégation, le 1er mai ne soit pas une grand-messe revendicatrice !
-

Nous passons près de deux heures dans son sillage, à naviguer d’une salle à l’autre, pour finalement échouer dans une salle d’échographie. Le médecin, petit mince aux cheveux noirs, semble très gêné. Est-ce d’avoir affaire à une femme, qui plus est occidentale ? Il prend tellement de gants et de pincettes à m’approcher que je me demande s’il va réussir à faire son affaire sans nous faire un malaise. Par pudeur je pense, il installe un rideau entre lui et mes jambes, et moi et ma tête. Me voilà donc coupée de mon corps, incapable d’anticiper ses gestes cachés par le rideau. Les instruments arrivent, chauds ou froids, sans prévenir. Quel moment atroce ! Adieu psychologie, mise en confiance, bienveillance, ici le corps objectivé se soigne loin de l’esprit !
-

L’homme m’invite à me rhabiller et me montre les résultats : Pregnancy ! Five weeks !
Troublée, heureuse, un peu perdue, j’essaie de savoir quelle sera la prochaine étape, si je peux continuer le voyage comme avant, si je peux manger des sushis, si… Mais non. Je n’arrive pas à lui tirer deux mots d’anglais de plus que Pregnancy et Five weeks !

-

La tête et les jambes, j’annonce la nouvelle à Nat et à Sashiko, qui m’attendent dans une salle attenante. On regarde tous les trois le cliché noir, je ne peux pas m’empêcher de m’extasier : qu’il est beau ! Magnifique ! Nat est ému aux larmes et me regarde sans comprendre ; c’est vrai qu’à y regarder plus près, ça ressemble surtout à une petite tâche blanche sur fond noir. C’est pas grave, quelle émotion !

-

Ce moment partagé tous les trois est si intense que Sashiko nous propose de passer l’après-midi de dimanche avec elle. C’est une dame très discrète, très seule. Elle nous invite à prendre le thé dans la demeure de ses parents décédés, entre leurs objets et ses souvenirs. Nous leur rendons visite, au temple attenant où ils sont enterrés, avant de suivre l’Allée du Philosophe, une promenade le long d’un canal qui mène vers de nouveaux temples tout en bois, construits autour de jardins Zens.

-

Sashiko est comme un ange, avec son air triste et digne et sa façon de se mouvoir sans un bruit, à petit pas. L’arrivée de notre bébé vient mettre un peu de joie et de vie dans son existence solitaire et nostalgique. Elle nous offre une balle tissée, souvenir de ses parents, qui est pour nous plus importante que tout le shopping qu’on aurait pu faire à Kyoto.

-

J’apprends la bonne nouvelle a ma meilleure amie à Paris qui me dit aussitôt : as-tu appelé une maternité ?? Heureusement qu’elle m’y a fait penser, car j’étais bien loin de ces préoccupations. Je calcule le décalage horaire et j’appelle à Paris. Après une longue sonnerie j’entends une voix d’homme, lasse et faiblarde. Allo ?
« Bonjour, voilà je suis en voyage, au Japon, je suis enceinte, j’aurais voulu réserver une place dans votre établissement…
-    Hum
-    Allo ? Je suis bien à la maternité ?
-    Oui madame. Mais est-ce que vous pouvez rappeler à l’ouverture du bureau des inscriptions, là il est 4h du matin !
Je crois que cet homme, cette nuit-là, a pensé que les femmes sous l’emprise des hormones étaient définitivement irrécupérables.

TOP