Navimag
Le bateau se charge de ses containers aux couleurs vives, jusqu’au lever de la lune. Il est très tard quand la trompe retentit dans la baie et que le navire marchand, chargé de quelques passagers, descend vers le sud.
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Au réveil, on passe du temps sur le pont, à regarder la mer. Deux chiliens partis faire une expertise pour la construction d’un pont plus au sud engagent la conversation et on passe la journée à discuter avec ce petit groupe, qui s’agrandit d’heure en heure. Les distances sont longues et les routes sont rares pour descendre vers le sud. Beaucoup de travailleurs montent sur le bateau avec leur voiture, pour dormir une nuit à bord avant de reprendre la route. Certains en profitent pour se détendre : nos compagnons de chambre, un gars et une fille habitués à ce trajet, sont entrés dans la nuit ivres morts, pour ronfler plus fort qu’un ténor et une cantatrice réunis !
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Entre le soleil, la mer, les dauphins qui jouent autour du bateau, les langues se délient. Une femme nous parle de son bar à musique qu’elle tient avec son mari à Cohaique, une petite ville située à une heure et demie du point de débarquement. Un autre nous propose de nous y emmener, dans sa camionnette.
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On passe chercher nos affaires dans la cabine où nos deux compagnons de chambre essaient de se lever malgré leur gueule de bois. On remonte entraînant avec nous deux jeunes rastas chiliens, et on prend la route dans la nuit noire. On ne sait pas où on est, on ne sait pas où on va. Le conducteur nous dit appartenir à la « policia ». On reste un peu sur nos gardes, bien que la police soit très respectée ici ; pas trop confiance en ces bêtes-là. Mais la situation nous paraît surréaliste : un flic qui papote avec un rasta, dans une camionnette sur les routes désertes de la Patagonie du sud, dans la nuit noire. L’autoradio dévide ses tubes des années 90 et tout le monde chante en cœur les refrains.
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Arrivés à Coyhaique, le flic se rend compte qu’il a oublié de réserver sa chambre d’hôtel, c’est complet. Ni une ni deux, les deux chiliens l’invitent à partager leur dortoir dans une pension à quelques km de là. On dort tous les cinq dans cette pension, on hallucine. Ils ne sont pas farouches les flics ici !
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On est épatés par la solidarité des chiliens (du sud, précise Félipe le rasta). Un petit exemple pour la route : je me suis fait mal dans le dos, et je demande conseil à une des trois gigantesques pharmacies qui se partagent les quatre angles d’un carrefour. Le gérant m’examine et m’explique patiemment ce que je dois faire. Il me faut mettre un produit, mais il ne l’a pas. Spontanément, il me propose d’aller lui-même le chercher chez son concurrent. On trouve ça gentil. Il revient et je lui demande combien je lui dois : il m’en fait cadeau ! On est estomaqués d’une telle générosité, La pharmacienne nous dit que c’est normal ici, que lorsque quelqu’un à un problème, les gens s’entraident. Mais dans une entreprise !!
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Le lendemain, on part se faire une balade dans la forêt ; on retrouve notre flic le soir au club de musique. C’est un vrai phénomène, une masse de gaieté et de joie de vivre. Il est rond comme un ballon, et nous parle de publicité. Hein ? Les chiliens parlent très vite, avec beaucoup de mots qu’on ne trouve pas dans le castillan. On se rend compte au bout de deux jours qu’on s’est trompé de réalité… Il n’est pas dans la policia, mais dans la publicidad ! Qu’on l’ait pris pour un flic le fait bien rire, et on prend tant bien que mal le chemin de l’auberge. En hurlant sur la route, il nous raconte l’histoire de ses trois femmes et de ses cinq enfants, en donnant d’énormes accolades à Nat, désormais repabtisé « Natcho » !
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Arrivés devant l’auberge, on baisse les yeux au sol. Sur le paillasson, adossé à la porte, un joli jeune homme saoul pleure d’amour au téléphone ; sa douce, au bout du fil, doit être en train de le larguer.
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