La frontière cachée
Enfin, aujourd’hui c’est le grand jour. On a fait nos provisions de pain, saucisson, chocolat et fruits secs pour les pique-niques, en calculant qu’on arriverait normalement à El Chalten du côté argentin sans un copec. -
Dehors, c’est le bonheur : il fait près de trente degrés, un temps de rêve pour la Patagonie qui pointe à 15°C en général à cette période. Pas bien normal, mais ce serait dommage de s’interdire d’apprécier !
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Première étape, on descend en bateau sur Candelario Mansilla. On dépose un ou deux passagers, et on part faire une boucle vers le glacier. C’est la première fois que nous nous trouvons face à un glacier. Jusque là, nous n’avions simplement aucune idée de ce à quoi ça pouvait ressembler. C’est si fort, j’en pleure de joie et d’émotion !
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Annoncé par quelques icebergs, des glaçons blancs dans l’eau vert-clair, le mur de glace se dresse devant nous et semble couler de la montagne. Derrière c’est tout le Hielo Sur, la plus grosse réserve de glace de Patagonie, qui pousse ce bras de glace vers la mer. En espagnol, les glaciers s’appellent les ventisqueros en raison du vent très fort qui souffle lorsque l’on s’approche. Le soleil et la température plutôt élevée ont fendu la glace en blocs et en petites pointes blanches. Les ombres se forment par un bleu tel que l’on en avait jamais vu, ni azur ni clair, légèrement translucide. Une déflagration annonce la chute d’une de ces aiguilles de glace. En tombant dans le lac, le pan de glace crée une vague artificielle et laisse reposer un nouvel iceberg sur l’eau qui se calme.
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La vigie descend sur la navette de secours chercher quelques bouts d’icebergs. Pour une étude scientifique ? Pour analyser la fonte des glaces ? Le capitaine du bateau toussote derrière nous, un plateau sur le bras : « un whisky-glace, messieurs dame ? »
La classe.
On sirote sur le pont, sous le soleil et devant le glacier, le meilleur whisky de notre vie !
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Arrivés à Candelario, on pose nos affaires dans une des deux uniques maisons qui bordent le lac. Touchés par sa gentillesse, on offre un petite montre portable à Justa, (chez qui on mange), la mère de Ricardo (chez qui on dort). C’est drôle, elle a un réflexe qu’on avait souvent noté en Afrique : elle affiche un large sourire et va directement le placer en lieu sur dans sa chambre. Peut-être au cas où on changerait d’avis ? Elle revient dans la salle à manger, décorée d’une photo de son ex-mari en uniforme, et d’une horloge en forme de cœur. Comme part magie, une plaquette de beurre sort du placard. De quoi enrichir un peu le petit-dej (une nescafé et un bout de pain) qui était disons-le plutôt sommaire !
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Valérie nous rejoint. On laisse nos sacs à Ricardo qui doit franchir la frontière à cheval, et on prend la route. Après quelques centaines de mètres, un baraquement signale le poste-frontière de sortie du Chili. Le carabinieros s’assied derrière son pupitre, vêtu de son tablier de cuisinier, et nous adresse un large sourire. Ils ne sont que dix à vivre à l’année dans ce coin perdu de la Patagonie du Sud, été comme hiver. Seul l’un d’entre eux est marié et vit avec sa femme, les autres doivent se débrouiller comme ils peuvent. L’été, le bateau que nous venons de prendre les ravitaille trois fois par semaine. Mais l’hiver, ce n’est qu’une fois par mois, et si le temps le permet ! On regarde les photos sur les murs ; les parties de foot se jouent à 5 contre 5. Le carabiniero, tellement heureux de nous voir et cherchant par tous les moyens à nous retenir plus longtemps, nous montre le registre. En moyenne, il passe seulement 600 personnes par an par cette frontière, inconnue de la plupart des voyageurs. Quel bonheur d’avoir le sentiment de franchir une terre isolée, peu connue !
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La route s’enfonce dans la forêt de hêtres (famille des « lengas » en Patagonie). Il fait chaud, très chaud même, pourtant des bouts de neige restent encore accrochés aux montagnes environnantes. On saute des rivières et des cours d’eau, dans lesquels on peut remplir nos bouteilles. L’eau est délicieuse, si froide, si pure !
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Grâce à Valérie, qui avait pris conseil sur un Allemand qui avait fait la route dans l’autre sens, on évite de mettre les pieds dans la plus grosse des rivières. Le truc pour les suivants : après l’aérodrome militaire, lorsque vous arrivez devant le pont cassé, prendre le petit sentier qui suit la barrière sur la droite. La rivière fait un coude. Un peu après, deux rondins permettent de franchir le cours d’eau et d’atteindre le refuge. De là, reprendre le chemin classique en direction du pont cassé. A la bifurcation, tourner à droite.
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Les panneaux « Bienvenue au Chili » « Bienvenue en Argentine » se tournent le dos. C’est aussi le point culminant de notre marche d’aujourd’hui. On descend le sentier vers le Lago Del Desierto, du côté argentin. Il apparaît entre deux hêtres, vert-clair et entouré de montagnes enneigées, laissant la vue ouverte sur le Fitz Roy ; c’est peut-être une des plus belles vues qu’on ait jamais vues !
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Ricardo arrive avec les chevaux et nos sacs au moment où accoste le bateau. On retrouve les canadiennes, trois jeunes français, des cyclistes tchèques, et tous ceux qui ont passé la frontière avec nous. Les carabinieros argentins sont tout aussi malheureux de nous voir partir… enfin… surtout les filles !