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Lundi 3 décembre 2007 Précédent

Les rappeurs de La Paz

On a rendez-vous avec notre « contact » au péage d’El Alto, une ville populaire et foyer de l’engagement pro-Evo Morales (le nouveau président, pour la première fois d’origine indienne), sur les hauteurs de La Paz.

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p1090755.JPGOn active l’énorme 4×4 de l’ONG d’Adrien dans la montée, conscients d’être très à la bourre. Juan arrive en marchant tranquillement parmi les cholitas - les boliviennes habillées en habits traditionnels. Le péage d’El Alto est une sort de frontière entre le quartier populaire et la capitale politique ; c’est là que les femmes tiennent leur marché. Juan avance les mains dans les poches, aussi tranquille que frigorifié ; une demi-heure de retard, c’est le ticket classique pour arriver à un rendez-vous ici. Il monte dans la voiture et se cale à l’arrière entre une copine de l’Alliance Française et son pote musicien bolivien.
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On sort de la voiture et de la vapeur s’échappe de nos bouches au moindre mot. On est à 4000 mètres d’altitude, on a perdu facilement 4°C depuis le quartier de Sopocachi, au centre de La Paz. En file indienne, on monte l’escalier étroit du centre culturel d’El Alto, pour entrer dans un minuscule studio de radio. Les rappeurs que l’on vient rencontrer sont en pleine émission. Assis en rangs d’oignons sur un banc, en jean large et sweat à capuche, ils se passent le micro pour présenter les disques, les soirées du jour, et faire passer leur message en Aymara, en Quechua ou en Castillan : “soyons fiers de notre culture et de nos racines, nos communautés, longtemps asservies, doivent aujourd’hui revendiquer une place digne dans le monde”.
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Ce qui peut paraître évident aujourd’hui ne l’a pas toujours été dans l’histoire de la Bolivie. Et la musique est symptomatique des périodes d’abnégation ou de résistance du pays. Pour la petite histoire, la musique héritée des ancêtres Incas n’utilisait que des instruments à vent. Les colons espagnols sont arrivés avec leurs instruments à corde, dont la Viole de Gambe qui a inspiré aux Andins le Charango, une sorte de cithare en peau de tatoo.

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Pendant longtemps, il n’était pas question pour les Boliviens, opprimés mais fiers, de fusionner leur musique folklorique avec les instruments et les rythmes importés par les Espagnols. La discrimination des élites espagnoles envers les classes populaires assujetties était si forte, que les musiques populaires étaient mises au ban - et les Boliviens ne tenaient pas plus que ça à se mélanger avec l’oppresseur. C’est du coup par les métis et les créoles que les instruments à corde se sont finalement mariés à la musique bolivienne populaire. Puis dans les années 60, par l’ouverture culturelle du français Gilbert Fabre, qui lors de son voyage en Bolivie intègre dans sa musique des instruments traditionnels. Les élites commencent alors à porter intérêt à la musique populaire, et les classes indigènes à reprendre confiance en elles… Et tout le monde commence à écouter de la musique folklorique.

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p1090688.JPGMais cet âge d’or n’a pas duré indéfiniment. Dans les années 80, le public bolivien suit la vague post-soixanthuitarde et écoute davantage les Beatles (béâtlès comme on dit ici), les Pink Floyd et délaisse les musiques traditionnelles. En 1985, le folklore est mort : la radio, comme les K7 ou les CD diffusent seulement de la musique internationale. Il faudra attendre les Karkjas près de 10 ans plus tard, pour remettre le folklore au goût du jour. Beaucoup de groupes, comme les Wara (voir la vidéo), les Forestas ou les Rabitos fusionnent les musiques traditionnelles avec des instruments électro. Arrive alors le boom de la musique industrielle et en 1997, la Bolivie se passionne pour un folklore romantique, nourri d’histoires d’amour. Il y a moins de concerts mais plus de disques, et les musiques traditionnelles meurent à nouveau. Nouveau sursaut dans les années 2000, où le folklore revient à la mode chez les jeunes, qui grattent la guitare au coin du feu. Tous les « tubes folkloriques » se refont une jeunesse, avec autant de foi que d’amateurisme. Des groupes naissent et sortent des compils de musique sentimentale. Le niveau est assez bas, mais ça marche du tonnerre ! Les chanteurs « tradi » chantent en jean, les cheveux gominés. Ce n’est qu’en 2006 que le public commence à saturer de ces groupes qui se ressemblent tous.

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p1090678.JPGMais ces jeunes font aujourd’hui de la fusion entre la musique folklorique et les mouvements actuels, comme le rap ou le hip hop. Le niveau est bien meilleur, et l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales a amené un engagement très fort des musiciens et du public. Bien sûr, cela concerne essentiellement les classes populaires, car les élites continuent d’écouter de la musique internationale. La présence d’Evo comme président crée une stimulation, une émulation. Le public a besoin de gens qui leur parlent de ce qu’ils vivent au quotidien.
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Sur le trottoir devant le centre culturel, les potes du quartier ont rejoint le groupe de rappeurs. C’est une bande de trente personnes, de 12 à 30 ans, qui tournent autour de nous et regardent avec plaisir le micro tendu vers eux. On est surpris de la finesse et de la richesse du discours. Ils s’ancrent dans l’histoire et analysent le présent avec espoir, conscients de la difficulté du projet d’émancipation qu’ils veulent réaliser. Si El Alto, La Paz et quelques autres villes importantes sont engagées derrière Evo Morales, l’autre moitié de la Bolivie est violemment opposée à cette évolution. Pour eux, Evo n’est rien d’autre qu’un nouveau Chavez.

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Merci à Adrien Gizon, Juan, Céline Appel Agopian, Lucas du conservatoire et Christian Bernal.

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