Dans la mine de Potosi
Ce n’est plus Zola ni la révolution industrielle. Ce n’est pas un film ou un roman – fut-il réaliste. Mais deux hommes, de chair et de sang, qui poussent un chariot et entrent dans la mine. Là, en 2007, juste devant nous. -
L’un retient notre regard car il est très fin, maigre presque, mais arbore un large sourire. Il doit avoir une trentaine d’années. Ou plus, ou moins. Avec la poussière et la dureté du métier on ne peut pas dire. On pénètre à leur suite, en suivant les rails, par une des 438 bouches de la mine, « la boca mina ». Tout de suite, le noir devient profond. On entre dans la montagne comme dans une termitière. L’absence de lumière, ces deux hommes couverts de poussière, la peur, le manque d’air à plus de 4200 mètres d’altitude montent d’un coup et se transforment en panique. Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce jeu de construction, dont le but est d’enlever les pièces une par une sans que l’ensemble ne s’écroule. Et si au prochain coup de pioche, la montagne s’effondrait ?
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17 000 personnes travaillent dans le Cerro Rico, la « montagne riche ». Parmi elle, 50 au moins meurent chaque année, d’une chute de terre, d’une explosion de dynamite, de gaz toxiques ou d’un accident d’échelle. D’autres finissent par succomber d’une maladie, comme le sianosis dû au manque d’oxygène : la peau devient noire, la circulation se fait mauvaise et le mineur meurt de problèmes cardiaques. Ou de rhumatismes, à force de porter les minéraux de l’intérieur de la mine (chaud) à l’extérieur (froid). Mais le plus courant reste la solicosis, due à l’absorption de poussière de silice. D’abord une toux, puis l’homme crache du sang.
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Dans cet espace réduit, ou les murs semblent se rétrécir à chaque pas, j’étouffe. Tout mon corps veut sortir de là et ne pas voir, ne pas comprendre. Mais une force encore plus forte me pousse vers l’avant. Et malgré les larmes, je suis Nat et José dans le ventre de la mine.
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José a été mineur pendant deux ans. Bien qu’il fasse visiter la mine presque tous les jours, je sens qu’il a aussi beaucoup d’émotion en entrant. Il reproduit les mêmes rituels que ses amis mineurs. Dans sa bouche, les feuilles de coca coagulent jusqu’à former une boule au niveau de la joue.
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En file indienne, courbés par le plafond bas, on avance de veine en veine le long de la voie ferrée. Des bruits soudains retentissent dans la mine. Juste à côté de nous, dans l’artère voisine, des mineurs font sauter des morceaux de roche à coups de dynamite. À ce moment précis, j’ai envie de prier, de demander à quelqu’un de nous protéger, de protéger ces gens qui passent leur vie dans ce souterrain. Mais prier qui ? Je voudrais avoir un Dieu, quel qu’il soit, pour veiller sur nous. « Nat je t’aime ». Je comprends pourquoi même dans ces conditions atroces, les mineurs se sont inventé un Dieu. Ils l’appellent Tio et il trône dans un des renfoncements de la mine. Tous les premiers et derniers vendredi de chaque mois, les mineurs viennent le remercier ou lui demander chance par des offrandes. Cette statuette rouge aux allures de diable avait été créée par les Espagnols, pour qui Dieu était au ciel et le diable sous terre. Ce Tio devait faire peur aux esclaves andins qui allaient forer la mine pour le compte des espagnols et y laisser leur vie. 6 millions de personnes seraient mortes dans les montagnes andines pour la richesse et la grandeur de l’Espagne du XVIe siècle. Mais ce qui ne se mérite pas n’a pas de valeur et les dignitaires espagnols, qui recevaient tout cet argent par bateau sans lever le petit doigt, ont pris des attitudes de rentiers et ont dilapidé cette fortune qui leur tombait des poches. On dit que ce seraient les Anglais, les Allemands les Français qui, par le commerce puis l’industrie, auraient récupéré cette manne, laissant lors de l’indépendance de la Bolivie l’Espagne sur la paille. De cette arrivée soudaine et massive d’argent seraient nés aussi le capitalisme et le monde tel qu’on le connaît aujourd’hui.
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José donne des feuilles de coca, des cigarettes et de l’alcool à 96° ( !) à Tio. Chaque fois, il partage avec Pachamama, la terre-mère, et s’en prend une petite goulée. On le regarde s’enfiler bouchons sur bouchons de cet alcool quasiment pur, et on comprend mieux pourquoi on a croisé tellement de gens bourrés dans les rues de Potosi. « L’alcool buvable », comme ils l’appellent, est tellement fort que les gens n’ont pas le temps d’être gais. Ils sont tout de suite totalement défoncés, et avancent lentement, souvent retenus par des proches, l’œil éteint. Pour les mineurs, si Tio est un homme (viril si l’on voit son sexe absolument énorme !), la terre-mère est son épouse. Quand le mineur entre dans la mine, le Tio entre dans son corps. Lorsqu’il perfore la pierre, c’est un acte sexuel avec la terre. C’est pourquoi les femmes ne sont pas acceptées dans la mine ; Pachamama pourrait être jalouse et mal réagir. Seules les femmes blanches sont acceptées car Pachamama sait qu’elles ne séduiront pas son époux et ne lui feront pas concurrence.
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Au fond de la galerie, une échelle monte à l’étage supérieur. C’est au tour de Nat d’être saisi d’angoisse. On est dans un noir profond, tout juste éclairés par nos lampes frontales accrochées sur nos casques. L’un après l’autre on grimpe sur l’échelle de bois, en essayant de ne pas glisser avec nos bottes en plastique. En haut, dans une cavité de terre, deux hommes tiennent une perforeuse à air compensé. Couverts de terre et de poussière, ils semblent se fondre dans la roche. À deux, ils tiennent leur engin comme une arme et cherchent à entrer toujours plus profond dans la paroi. C’est cette zébrure d’étain et d’argent qui les intéresse.
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Longtemps détenues par trois personnes, les mines ont été récupérées suite à une révolte des mineurs en 1952, par le gouvernement bolivien. Mais un nouveau soulèvement en 1985 a changé cette condition et ce sont aujourd’hui 27 coopératives qui exploitent les mines. Certaines sont grandes et riches et le propriétaire n’a plus besoin de porter le casque. Ses ouvriers font le travail et reçoivent une part des bénéfices. Les mineurs ont selon la conjoncture d’assez bons salaires, mais ni sécurité sociale ni retraites. Les propriétaires en revanche ont de très bons salaires, qui peuvent aller jusqu’à 15 000 à 20 000 bolivianos par mois (1500 à 2000 euros). D’autres coopératives sont de taille moyenne avec 10 à 12 ouvriers, comme celle que l’on visite, et d’autres encore très modestes. Ce sont alors les parents de la famille qui entrent dans la mine, dans l’espoir d’avoir de la chance et de tomber sur une roche d’argent.
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On offre aux deux hommes à la perforeuse des sacs de feuilles de coca. Cette feuille coupe la faim et leur donne force et courage. Par la même échelle, on redescend dans la galerie principale pour retrouver un peu plus loin les deux hommes au chariot qui chargent un mélange de terre et de minéraux. Il y a ici de l’étain, du plomb, du zinc et de l’argent. Ils repartent en charriant une tonne et demie de ce mélange à la force de leurs bras. Cette terre sera ensuite traitée au sud de la ville pour en extraire les minéraux. Nous suivons toujours les rails, dans cette artère creusée dans la roche. Le sol est boueux, et une eau rouge ruisselle par endroits de la paroi. On dirait du sang. Les longs filets rouges filtrent de la roche pour se répandre sur le sol et créer un ruisseau sanguinolent. La montagne est vivante. Elle pleure de cette intrusion dans ses entrailles, elle saigne. José nous explique que l’eau se charge et se teinte par oxydation au contact des minéraux.
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J’essaie de ne pas écouter mon corps qui hurle « je veux sortir !! » Une odeur chargée de gaz et de plomb nous prend à la gorge. Le bruit assourdissant de la perforeuse s’éloigne peu à peu et nous débouchons sur un trou de 15 mètres de profondeur, surplombé d’un enrouleur. José appelle son ami mineur. Une voix sort de la terre. Deux hommes sont en train de creuser à l’étage du dessous. On regarde la poulie. Un câble pend dans le trou. Comment descendent-ils ? A 8 h, deux personnes viennent les pendre au mousqueton qui termine le câble et les font descendre dans le puit. Ils viendront les rechercher à 17 h, lorsqu’ils ont fini leur service. En attendant, impossible de remonter par eux-mêmes. Inutile de crier, la mine est immense et le bruit se perd d’un tunnel à l’autre.
Après eux, deux autres personnes descendront pour exploiter cette partie de 17h à 2h du matin, et deux autres encore de 2h à 8h du matin. La mine ne dort jamais, et le temps s’oublie dans cette nuit forcée. De part et d’autre des artères, des bouteilles de bière, d’alcool buvable ou de whisky jonchent le sol.
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Le travail et dur et la vie peut s’arrêter du jour au lendemain. Aussi tous les samedis soirs, lorsque les mineurs reçoivent leurs paies, ils s’empressent d’aller en boire la majeure partie à la cantine. Actuellement les mineurs vivent plutôt grassement ; depuis 2002 le minéral est cher grâce à l’essor de la Chine et de l’Inde, et de leur fort besoin de matières premières. Mais la demande crée le prix de l’offre, et la conjoncture peut s’inverser en un rien de temps. José prend un dernier bouchon d’alcool buvable « que me vaya bien ! » et en offre un au Tio (on refuse poliment), et nous ressortons en suivant le couloir en sens inverse.
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Les deux hommes au chariot nous dépassent à nouveau, on leur laisse une bouteille de coca, et on voit apparaître au loin la lumière. On aura passé deux heures dans la mine quand des hommes y passent une vie. La montagne ne s’est pas écroulée, pas cette fois. On retourne à Potosi, ville qui a créé la richesse de l’Europe il y a quelques années, et qui vit encore aujourd’hui dans le décorum catholique espagnol. J’ai les jambes qui tremblent, les larmes qui n’en finissent plus de couler. C’est sûrement une des expériences la plus impressionnante que nous avons vécue dans notre vie.
Physique, intérieure. Humaine.
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