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Mercredi 2 janvier 2008 Précédent

MICHEL ou le voyage intérieur

Michel est la seconde génération d’une famille d’émigrant. Ses parents l’ont élevé avec une nostalgie de la France. Il a très vite ressenti la nécessité de construire sa propre identité civique et culturelle pour affirmer sa personnalité et son rôle dans la société argentine.
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p1110993.JPGIl nous montre ses photos, et voyant l’intérêt qu’on y porte, nous propose d’assister à un travail en studio qu’il réalise avec une jeune comédienne.
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En sortant à la station Facultad de Medicina sur la ligne D du métro, on tourne à gauche pour rejoindre la calle Tucuman. Un vieil ascenseur nous fait gravir les cinq étages et nous dépose devant la porte du studio photo. Nous entrons dans cette pièce carrée et haute de plafond où sont accrochés les instants décisifs de la vie de Michel. Le violoncelliste sino-américain Yo- Yo Ma reprend des classiques du tango de Piazzolla alors qu’assise près d’une petite table, une jeune porteña, blonde et jolie, nous salue timidement. Le temps de regarder quelques clichés et Michel nous explique la teneur du travail qu’il réalise aujourd’hui. Ces photos n’ont d’autre but que la recherche conjointe du photographe et de l’actrice, qui donnent libre cours à leur désir et leur investigation. On s’assoit en retrait, un peu ému d’assister à la création d’une œuvre d’art.
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Entre les drapures et sous les projecteurs, Michel et Veronica se dressent face à face et entrent en relation par la respiration. Sans y prendre garde, on se fond naturellement dans ce rythme et on se trouve aussitôt transportés avec eux sur la scène. Elle joue dans son espace, créative et libre. Miroir de sa présence, il suit ses courbes dans un mouvement complémentaire. Le cliquetis du Reflex vient encourager la fusion, donner du rythme à cette rencontre.
Et ce qu’il se passe dépasse le cadre de la simple réalité.
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Transcendés par l’amour qui émane de ce jeu d’aimants, nous échappons à nous-même pour emplir la pièce d’une énergie nouvelle. La photo devient ce fluide qui nous lie, et l’objectif un témoin de cette expérience. Les sens, les sentiments, le désir, le plaisir, la joie ou la peur, chaque émotion perd son nom et ses limites pour nourrir une vérité nouvelle, qui nous appelle d’évidence. C’est un rêve. Ils font l’amour ; nous faisons l’amour. Et nos corps immanents n’ont besoin que de la photo pour se confondre.
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dsc_6022.JPG Lorsque la séance se termine plusieurs heures plus tard, nous sommes tous épuisés. Le désir d’exorciser ce moment par la parole se heurte à la norme des mots, aux limites des idées. J’ai un mal fou à m’endormir ce soir. Nat rêve qu’on lui ouvre la tête comme un œuf à la coque, pour lui sortir à la pince à épiler des morceaux de son cerveau. Il est obligé de tenir son crâne à deux mains pour éviter qu’il ne s’effondre.
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Aujourd’hui les mots reviennent timidement nous reconnecter avec le monde. Rarement nous avons ressenti une telle disponibilité, un tel oubli de soi. Rarement nous avons partagé aussi pleinement, sans jugement, sans temporalité. Le voyage, que nous vivons parfois comme une retraite, nous apparaît ici comme une initiation. Depuis nos premières expériences en Afrique, la question de la dissolution de l’ego nous est régulièrement apparue. Un livre, un signe, une discussion. Nous comprenons aujourd’hui certaines paroles, une phrase qui nous avait peut-être agacée ou semblée ridicule. On est intérieurement surpris de constater à quel point ce voyage nous fait changer. Si les premiers moments nous permettaient surtout de prendre confiance en nous, en notre capacité de s’adapter à des situations nouvelles, nous pouvons aujourd’hui dépasser ce constat pour nous laisser imprégner par des couleurs, des instants, des matières. Depuis un an, nous avons dû – parfois malgré nous - nous interroger sur tout ce qui nous paraissait évident. À force de déconstruire, nous nous sentons parfois un peu (voire complètement) paumés. Perte de mémoire, difficulté à exprimer des idées, impossibilité à écrire, sentiment de vide intérieur. Mais cet état qui nous met parfois en colère nous montre aujourd’hui son beau visage ; enfin les barrières commencent à tomber pour nous permettre de penser sans limites, en toute confiance.

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