Dans une ville privée (Durban)
Si Durban est une ville morte après 18h, elle est également désertée le week-end. La serveuse du backpacker nous a prévenu : comme il n’y a personne dans les rues, c’est souvent là que tout arrive. Vérité ou parano ? Comme on s’est fait piquer un sac à Nairobi, on décide de ne pas jouer avec le feu. Surtout qu’ici beaucoup de gens sont armés, et une altercation, même bénigne, pourrait nous coûter la vie. Alors dans le doute, on préfère engraisser les chauffeurs de taxi.
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Malheureusement le musée de l’apartheid est fermé. On a tellement de question sans réponse par rapport à ce pays, aux gens, à l’histoire ! Sur le talus, au bord de la route, des noirs habillés de blanc prient en chœur, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. D’après le chauffeur de taxi, ce sont des animistes, qui perpétuent une religion ancestrale.
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On décide d’aller déjeuner sur le port. On traverse la voie ferrée qui longe la mer, on passe une barrière, on fait un signe aux gardes qui surveillent l’entrée et… on change de monde. Là, ce sont des enfants dodus et exigeants, accompagnés de leurs mamans méchées et brushées et de leurs papas ventripotents, qui se promènent sur le front de mer. Les bateaux sont luxueux, les restos pleins à craquer. Pendant ce temps, de l’autre côté de la voie ferrée, les noirs assis par terre semblent ne pas voir ces familles qui se tiennent par la main, et portent leur regard directement sur la mer. On prend des photos de ces familles, de ces enfants. En regardant l’écran de l’appareil numérique on est surpris : ni les uns, ni les autres, ne semblent heureux.
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Felipe nous laisse un texto : il nous attend pour aller à un braii ce soir (un quoi ??) Il n’y a pas de taxi à l’intérieur du port, car tout le monde se déplace en voiture particulière. On sort donc de l’enceinte protégée pour attendre un taxi le long de la rue. Au bout d’une demi-heure, toujours rien, mais une bagarre éclate. On rentre prestement se protéger au sein de notre zone « sécurité ». Un indien, qui tient un petit snack à l’entrée du port, à suivi la scène. On veut lui acheter une carte pour téléphoner, mais il n’en a pas : « Beaucoup de petits commerçants ont arrêté d’en vendre, car on doit reverser une commission sur les ventes, mais on n’arrête pas de se faire piquer la caisse ». Même s’il est indien ? Manifestement, les problèmes de violence touchent toutes les populations, pas exclusivement les blancs. Mais ce sont les seuls qui ont les moyens de se protéger en s’enfermant dans des zones de sécurité. Malgré les mesures du gouvernement pour favoriser la mixité, notre ami n’est pas content.
En effet, l’ « affirmative action » vise à placer des noirs dans les entreprises, pour permettre aux populations de travailler ensemble et partager plus équitablement les postes à responsabilité. Mais les colored n’y ont pas le droit. Ni riches ni pauvres, ils ont l’impression d’être constamment oubliés des politiques sud-africaines. Il souffrent également d’un déficit identitaire : les blancs se sont construits dans le pouvoir, les noirs dans la souffrance, et la communauté colored, composée d’une multitude d’origines ou de métissages différents, peine à trouver une entité.
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Finalement, c’est Cid, un copain brésilien de Felipe qui vient nous chercher. La voiture s’éloigne du centre de Durban, entre sur l’autoroute, et roule pendant près d’une heure avant de ralentir enfin. On passe le péage, pour arriver à un autre barrage. Deux gardes, une barrière, un digicode, des caméras. On entre dans une ville totalement privée. Sur plusieurs kilomètres carrés, des maisons, toutes construites sur le même modèle, créent un ensemble propre, cohérent, rassurant. Les gens ici vivent enfermés et leurs seuls contacts avec les noirs sont les vigiles, les jardiniers et les femmes de ménage. On discute avec le propriétaire des lieux, qui nous dit à quel point il aime l’Afrique et se sent africain. On veut bien le croire : il a fait tatouer le dessin du continent sur son avant-bras. Mais un homme enfermé dans un ghetto pour blancs riches qui dit qu’il se sent tellement africain, ça sonne bizarre, non ?
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L’atmosphère s’échauffe assez vite et on apprend petit à petit ce qu’est un braii : un barbecue très très arrosé, partagé autour d’un feu de bois. On noue connaissance. Je discute un temps avec une fille qui travaille comme décoratrice à Johannesburg. Mais elle me dit que ce métier commence à la fatiguer : « je passe mon temps à dépenser des sommes invraisemblables pour des femmes dont le seul but est d’épater les épouses de leurs voisins. Au début je pensais que je pourrais en profiter pour créer, m’amuser. Pas du tout : je dois épater sans choquer. Du coup on me demande incessamment du beige, du blanc cassé, de l’ocre ou du jaune d’œuf. C’est triste à mourir ! »
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Assise par terre devant le feu, la femme qui nous reçoit boit ses whiskys un peu trop vite, et commence à être sérieusement pompette. Alors que Cid fait monter la batucada à coup de percussions, elle s’envole au septième ciel et lui caresse le mollet la langue entre les dents. C’est qu’ils sont rigolos ces africains-là !!
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Carnet de voyage, Afrique du Sud, le 16 juillet 2007.